Cartographie des Rocamberlus

La mémoire de ciment - Guido Zuliani

GUIDO ZULIANI - Visite en juin 2026

Environnement découvert grâce au site https://tipeekphotos.com/

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Guido Zuliani est né le 2 décembre 1919 à Sequals, en Italie, et est mort le 2 septembre 1996 à Bapaume. Maçon de son état, il édifia dans le jardin de sa demeure, à Ligny-Thillois, un saisissant petit environnement de ciment, dont une partie, hélas, s'est aujourd'hui effacée.

à l'entrée de la maison de Martine

à l'entrée de la maison de Martine

C'est sa fille Martine, sexagénaire d'une vitalité éclatante, qui nous accueille et nous ouvre les portes de ce qui fut l'univers paternel, égrenant son histoire au fil des pages d'albums photographiques. Émigré d'Italie, Guido avait rejoint ses oncles installés en France, maçons de père en fils depuis plusieurs générations, pour travailler à leurs côtés. Quelques années auparavant, la guerre l'avait surpris en Yougoslavie : enrôlé de force sous les drapeaux mussoliniens, il y fut fait prisonnier. La paix revenue, il demeura pourtant un an et demi de plus dans ce camp de travail, miné par le typhus, exploité par des geôliers qui se gardaient bien de le renseigner sur l'évolution du conflit. C'est la Croix-Rouge suisse qui finit par le retrouver, en 1947, en Bulgarie. Le retournement d'alliance de l'Italie en 1943 avait fait du statut juridique de ces soldats un véritable casse-tête diplomatique, prolongeant leur détention parfois jusqu'au début des années 1950 — sur environ 60 000 prisonniers capturés par l'Armée rouge, la grande majorité périt de faim, de froid et de maladie dès les premiers mois de captivité.

archives familiales

archives familiales

Sa famille, elle, le croyait mort. Ses deux jeunes frères avaient repris les rênes de l'entreprise. Affaibli, physiquement comme moralement, il travailla d'abord pour les siens avant de s'établir à son compte. De cette période, il ne dira presque jamais rien par la suite, comme pour mieux en ensevelir le passé.

sculptures encore en place devant la maison de Martine

sculptures encore en place devant la maison de Martine

Guido fut un travailleur infatigable. Entrepreneur et maçon, il voua son existence entière au perfectionnement de son savoir-faire, œuvrant sans relâche, avant comme après ses journées de labeur. Mais dès qu'un instant de répit se présentait, il se prenait à sculpter.

archives familiales

Peu à peu, le jardin attenant à la maison de sa fille se peupla de ses créations. « Mon père était une force de la nature. Il faisait tout cela seul », se souvient-elle. Depuis sa disparition, Martine s'attache à entretenir et à repeindre les sculptures, dont certaines ont néanmoins pâti du poids des années. Un ancien locataire avait ainsi déplacé le château d'eau tenant lieu de boîte aux lettres, l'endommageant au passage ; il lui fallut le redresser et colmater les fissures.

le château d'eau restauré par Martine

le château d'eau restauré par Martine

Parmi les œuvres aujourd’hui disparues, Martine se souvient notamment d’un Manneken-Pis qui rencontrait un certain succès auprès des visiteurs, ainsi qu’un éléphant muni d’une pomme d’arrosoir, grâce auquel son père aimait à jouer les farceurs en arrosant les promeneurs à leur insu. Il confectionnait également de nombreux pots incrustés de coquillages. Des colonnes torsadées, encore visibles aujourd’hui, témoignent de son goût pour l’ornementation et de sa virtuosité dans le travail de la matière.

photographie Romain Perrot

Martine nous entraîne alors à travers ce qui fut son royaume. Au détour des herbes hautes, elle nous montre, non sans une pointe de mélancolie, un setter aujourd’hui mal en point. Sa carcasse éventrée laisse apparaître les tiges de ferraille qui constituent son armature.

le setter évidé

le setter évidé

Le setter encore en place en 2008 - photographie de Laurent Jacquy dans son blog Les beaux dimanches

Le setter encore en place en 2008 - photographie de Laurent Jacquy dans son blog Les beaux dimanches

Le jardin était alors fleuri et ponctué ça et là de sculptures. Des rallyes y faisaient étape et Guido accueillait les visiteurs de bon gré, s’amusant à mettre certaines de ses créations en mouvement ou à les détourner avec humour. Son jardin était à la fois un lieu de promenade, un espace d’exposition et le prolongement de son activité de bâtisseur.

l'emplacement initial du jardinier

l'emplacement initial du jardinier

« Mon père était beaucoup trop absorbé par son travail. Il s’est adonné à son métier toute sa vie. » Peut-être y avait-il aussi, derrière cette volonté de bâtir et de créer sans relâche, le désir de trouver sa place et d’être reconnu. En tant qu’étranger, il avait dû travailler davantage encore pour se faire une existence.

l'âne délocalisé à Bapaume

l'âne délocalisé à Bapaume

Il subsiste pourtant, dans les fragments encore visibles, la trace d’un homme qui aura passé sa vie à construire : maçon par nécessité et sculpteur par désir, Guido Zuliani aura peu à peu transformé son jardin en un monde de ciment, peuplé de figures, d’ornements et d’inventions.

photographie issue des archives familiales de Martine

photographie issue des archives familiales de Martine