Le château enfoui de l'anonyme de Marchiennes
Visite en juin 2026 avec Romain Perrot
Il aura fallu attendre de longues années avant de parvenir à retrouver la localisation de cet étonnant environnement. Par respect pour la famille, mais aussi pour les personnes qui m’ont mise sur sa piste, je tairai le nom de son auteur ainsi que l’emplacement exact de cette maison. J’ai néanmoins pu rencontrer Claude, qui a accepté de me recevoir, non sans une certaine stupéfaction, se demandant ainsi comment j’étais parvenue à retrouver cet endroit.

Photo de Hubert Bouvet éditée dans le livre D'étonnants jardins en Nord-pas-de-Calais sorti en 2015
Peintures, moulures et sculptures parent cette demeure exotique où se mêlent, avec une audace surprenante, architecture orientale, inspiration eurasienne, fortifications médiévales et statuaire gréco-romaine. Cet enchevêtrement n'est pas sans évoquer les Capricci en peinture — ces paysages imaginaires ou partiellement rêvés où bâtiments, ruines et fragments architecturaux se combinent librement, dans une fiction souvent fantastique. Ici pourtant, point d'illusion picturale : ces assemblages sont bien réels, leurs dimensions s'imposent au regard, et pourtant tout cela n'est que le fruit de l'imagination d'un simple bâtisseur.

photographie prise en juin 2026
À l'intérieur, la demeure semble avoir cédé au poids des années, quand le jardin, lui, s'exhibe avec une hardiesse insolente. Au centre trône la statue d'un athlète déifié, aux attributs troublants de vérité — non coulée dans le bronze à la manière des Anciens, mais façonnée dans le ciment et peinte avec un art consommé du trompe-l'œil. Sous une niche crénelée surgit un buste de D'Artagnan au torse glabre, tandis qu'un peu plus loin se dresse une silhouette drapée d'une toge immaculée : selon Claude, elle aurait dû représenter le Christ. Quant aux motifs ornementaux qui courent sur l'ensemble, ils naissent tous d'un même geste modeste et inattendu — des moules taillés dans des emballages alimentaires, boîtes, barquettes et pots de yaourt.

Le dieu du stade
Claude a accepté de me parler de son mari, le créateur de cet étonnant jardin. Son mari est décédé en 2016 à l'âge de 93 ans . D’après elle, il lui aura fallu près de dix ans pour réaliser l’ensemble. « C’était dans sa tête. Il ne voulait pas faire comme les autres. » Elle avoue avoir parfois été en colère : à la maison, le confort était sommaire et une partie de l’argent passait dans le jardin. Mais elle savait aussi que cette œuvre était pour lui une nécessité, quelque chose qu’il devait accomplir.

Photographie de Hubert Bouvet dans d'Etonnants jardins en Nord-Pas-De-Calais
D'origine polonaise, son mari avait d'abord arraché sa vie aux entrailles de la mine avant de remonter à la surface pour devenir maçon, puis chef de chantier, et terminer sa carrière dans une usine automobile. Le couple a longtemps vécu au rythme de ses déplacements professionnels, glanant les régions au fil des chantiers — la Seine-et-Marne, l'Eure-et-Loir, le Gâtinais… Claude garde de cette époque nomade un souvenir lumineux : « J'ai adoré bouger avec mon mari. » À force de changer de région et de croiser d'autres itinérants, on les prenait parfois pour des gens du voyage. « On s'est fait plein d'amis itinérants. »

Le Jesus de Marchiennes
Ils sont finalement revenus dans la région et ont fait, en 1962, l'acquisition de cette ancienne ferme en ruine. Les blocs de pierre récupérés dans les démantèlements auraient servi à bâtir tout un environnement autour de la maison, notamment la tour de guet qui la surplombe aujourd'hui.

photographie RORO PERROT
Lorsque le jardin fut présenté dans D'étonnants jardins en Nord-Pas-de-Calais — bel inventaire du patrimoine régional et ouvrage collectif consacré à des créations paysagères hors du commun, paru en 2015 — son mari avait tenu à ce que ni son nom ni leur lieu de résidence n'y figurent. Le livre se contentait d'indiquer que le jardin se trouvait « aux environs de Marchiennes ». Cette discrétion lui ressemblait : il ne recherchait ni la reconnaissance ni la notoriété. Son médecin, lui, ne manquait pas de faire le rapprochement avec le facteur Cheval : « Tu fais comme le facteur Cheval, mais tu ferais mieux de construire une maison à ta femme. »

Il nous regarde
Il a pris sa préretraite en 1981. Même après son opération d'un cancer du côlon, en 2007, il n'a jamais renoncé à entretenir son corps. « Il faisait de la gym et des abdos sur son lit, faisant fi des préconisations du médecin. »

détail d'un motif au niveau du porche d'entrée de la maison
Comme beaucoup de communes et de villages de cette région à l'époque, il était communiste. Claude déplore que, si le Nord a longtemps porté cette culture ouvrière et communiste, le paysage politique ait aujourd'hui profondément changé.

D'Artagnan sous sa niche orientale
Aujourd'hui, elle continue de faire fleurir le jardin envers et contre tout. « J'entretiens comme je peux. Si je ne vois pas de fleurs, je peux mourir. » Les hautes herbes ont pourtant repris possession des lieux, engloutissant certaines des petites sculptures qui bordent les allées. Aucune n'a été repeinte depuis de longues années.

Jesus cache la chaise percée de son créateur qui demeure
La vie familiale de Claude a été profondément marquée par les épreuves. Et pourtant, elle conserve, envers et contre ce vécu, une énergie et une volonté remarquables. Lorsque je la remercie de m'avoir accordé ce temps, elle me répond avec un sourire : « Vous savez, j'en ai du temps. J'ai 83 ans, je peux durer longtemps… comme ça peut venir d'un seul coup. »

photographie Roro Perrot

D'étonnants jardins en Nord-Pas-de-Calais — inventaire du patrimoine régional et ouvrage collectif consacré à des créations paysagères hors du commun, paru en 2015

l'excellent site tipeekphotos.com, un projet photographique consacré à l'art outsider, aux architectures singulières, aux utopies sociales et à l'urban escape : https://tipeekphotos.com/art-brut/le-petit-chateau-cache/
