Les deux cents visages de ciment de Rino Fiorin

Les deux cents visages de ciment de Rino Fiorin - 35 boulevard de la buffardière , Évreux - visite en juillet 2026 avec RoroVomir Perrot

street view
Né à Trévise, en Vénétie, Rino Fiorin est arrivé en France à l'âge de six ans, dans le sillage d'un père venu chercher fortune loin de l'Italie mussolinienne. C'est à Évreux qu'il s'est finalement établi, et c'est là, dans le jardin attenant à sa maison, qu'il a rassemblé au fil des années ce qu'il appelle avec une pudique fierté ses « chefs-d'œuvre » : près de deux cents sculptures, pour la plupart en ciment, quelques-unes en pierre.

photographie Romain Perrot
L'aventure ne commença qu'à la retraite, vers 2002 ou 2003, alors qu'il venait d'atteindre soixante ans — non sans avoir, précise-t-il avec l'exactitude d'un homme habitué aux comptes précis, cotisé bien au-delà des cent soixante trimestres requis. De cette vie active entièrement vouée au travail manuel, il tira une compétence rare : celle de savoir manier le ciment. Effigies de Sarkozy, de Coluche, de Johnny côtoient dans son jardin un Manneken-Pis juché sur un cadran solaire, ainsi que des figures directement inspirées des gargouilles qu'il observa un jour dans une église, à l'occasion d'un mariage — Quasimodo et dragons y voisinent, témoins de cette révélation architecturale : « Je me suis dit que je pouvais faire ça aussi. » Ces effigies, volontairement plates plutôt que sculptées en ronde-bosse, sont chacune signées de sa main, sans jamais être mises en vente — « J'en fais pas un commerce, parce que j'ai fait ça pour mon plaisir » —, à une exception près, restée pour lui une anomalie qu'il ne semble pas vouloir répéter.

Sarkozy reconnaissable entre mille
Avant de devenir sculpteur à ses heures, Rino Fiorin fut d'abord maçon : trois années d'apprentissage lui donnèrent le sens de la pierre autant que du ciment. Mais c'est vers les télécommunications qu'il bifurqua ensuite, passant trente années au service d'Alcatel à câbler la France entière en fibre optique — Lille, Rennes, Marseille, Toulon — et posant, entre Le Mans et Angers, la toute première liaison expérimentale de fibre optique pour France Télécom. De ce passé technique, il a conservé jusque dans son jardin la trace ironique : un panneau de ciment orné de bonbonnes illustrant la fibre optique, et ses anciens câbles professionnels, recyclés en fils à linge.

la fibre expliquée par Rino
Une autre facette de son savoir-faire de terrain resurgit dans son évocation des cuves en ciment enterrées qu'il façonnait pour les ouvrages de génie civil — dalles coulées à trois mètres de profondeur, têtes de buses, ponts —, ouvrages invisibles réalisés en pleine campagne.

photographie Romain Perrot
Rino Fiorin s'essaya également, le temps d'une saison contrariée par la pluie, à des tableaux de fleurs séchées, dont il broyait lui-même les pétales pour en tirer des pigments — cueillette personnelle, augmentée parfois, avoue-t-il avec malice, de quelques prélèvements sur les massifs municipaux. La couleur s'altérant avec le temps, il finit par abandonner cette pratique. Un séjour professionnel en Mauritanie, à Nouadhibou — qu'il décrit comme « le bout du monde » —, lui fit découvrir l'art du tableau de sable, dont il s'inspira à son tour pour de nouvelles créations.

dessins de sable et de fleurs
Le fil de la mémoire familiale, chez Rino Fiorin, remonte à un oncle ayant fui le régime de Mussolini en 1935 pour se réfugier du côté de Briançon ; son père l'y rejoignit, travailla d'abord en usine avant de se tourner vers le bâtiment, métier qui lui convenait davantage. C'est en Normandie qu'il trouva finalement à s'établir durablement, avant de faire venir les siens. De Trévise, où il n'a plus mis les pieds depuis plus de cinquante ans — sa famille, des deux côtés, ayant depuis longtemps quitté la région —, il ne garde qu'un souvenir précis et presque votif : la fontaine à vin de son pays natal, qu'il a reproduite en ciment dans son jardin normand, comme on élève un petit monument à l'enfance perdue.

portrait des parents de Rino

photographie Romain Perrot
Fidèle à son refus de vendre, Rino Fiorin accepta néanmoins de conclure avec nous un arrangement plus conforme à l'esprit de son œuvre : une tête de son choix, cédée en échange d'une bonne bouteille de vin. Cette tête de mort, signée de sa main, orne aujourd'hui les murs de mon bar nommé le Chair de Poule.

RINO Par RINO demeurant au 37

composition paysagère

La réédition de l'ouvrage Le Gazouillis des éléphants par Bruno Montpied parue le 31 octobre 2024 en coédition chez Hoëbeke et Le Sandre.
